Désobéissance civile ? Le cas John McArthur.

Mon article n’a pas vocation à donner une position normative sur le sujet de la désobéissance civile, mais à vous faire part de l’actualité en la matière. En effet, le contexte mondial particulier que nous connaissons a produit nombre de débats sur ce sujet. Mon angle est celui de la désobéissance civile, pour des raisons religieuses. Le cas du pasteur John McArthur, qui a une influence considérable dans les milieux évangéliques – chez les baptistes – en est l’un des exemples les plus éloquents. C’est en tout cas celui que voudrais vous présenter.

La décision de Grace Community Church

Si vous êtes chrétien ou que certaines de vos connaissances le sont, vous avez pu tomber, ces derniers jours, sur un article ou une vidéo faisant référence au pasteur John McArthur. Si cette situation est méconnue en France, aux Etats-Unis sa décision a fait énormément de bruit.

Cette décision a été rendue publique par John McArthur et les anciens de l’église Grace Community Church (GCC) dans l’article Christ, not Caesar, Is Head of the Church. En substance, les responsables de l’église s’opposent à l’autorité temporelle qui demande à ce que les cultes hebdomadaires ne puissent avoir lieu, en invoquant une obéissance ultime à Christ. Pour avoir un aperçu des arguments avancés, vous pouvez lire cette déclaration. Les auteurs de ce texte tentent immédiatement de répondre à l’argument selon lequel il conviendrait d’obéir aux autorités gouvernementales, selon les textes bibliques (Romains 13 et 1 Pierre 2). Pour eux, si ces versets confèrent à l’Etat une autorité venant de Dieu, ils n’accordent en rien aux dirigeants une autorité de juridiction sur l’église. Ils invoquent pour cela trois sphères, la famille, l’église, et l’Etat, qui sont chacune représentées par une autorité (le père, les responsables d’une Eglise, le gouvernement). Plus brièvement, la déclaration de John McArthur et de ces anciens, consiste à dire que les choix gouvernementaux, sur les églises, dans le cadre de la crise du coronavirus, dépassent leur sphère d’autorité.

« Therefore, in response to the recent state order requiring churches in California to limit or suspend all meetings indefinitely, we, the pastors and elders of Grace Community Church, respectfully inform our civic leaders that they have exceeded their legitimate jurisdiction, and faithfulness to Christ prohibits us from observing the restrictions they want to impose on our corporate worship services.« 

Au contraire, pour eux, obéir à ces choix politiques consiste à abdiquer dans leur « responsabilité devant le Seigneur ». Pour bien comprendre ce choix, il faut réaliser que ces églises ont une indépendance et autonomie locales très fortes. Deux  exemples historiques sont donnés : lorsque Calvin et les responsables de l’église, durent, à Genève, ne pas se soumettre au conseil municipal de la ville pour organiser les aspects cultuels ou disciplinaires de l’église ; et en 1662, en pleine révolution anglaise, lorsque les puritains furent expulsés de leurs chaires car refusant d’utiliser le Book of Common Prayer (sur le sujet, lire Bernard Cottret, dont j’ai proposé ici un article).

Pour les francophones qui ne connaitraient pas bien les Etats-Unis, il faut réaliser que la question religieuse est très importante. A tel point que de grands médias se sont emparés du débat. On voit ici, à titre d’exemple, John McArthur sur la chaîne FoxNews, puis, sur CBN, Jenna Ellis (qui est proche de D. Trump et qui soutien juridiquement McArthur) expliquer en quoi cette « désobéissance » peut être protégée par la constitution et la législation en vigueur.

 

Pour autant, comme l’indique cet article paru hier (5 août 2020), Grace Community Church a reçu une lettre qui menace l’église d’une amende de $1000 par jour, et d’une possible arrestation.

Les réponses (théologiques) à John McArthur

Par ailleurs, de nombreuses réponses ne se sont pas faites attendre, et notamment dans le milieu évangélique. Je ne pourrais bien entendu pas vous faire une liste complète, car elles sont très nombreuses, mais je vous partage les plus « populaires » ou consistantes.

Très récemment (5 août), Brad Littlejohn a écrit pour le Davenant Institute une réponse très étayée. Si ce texte souligne le respect avec lequel les responsables de GCC se sont adressés aux autorités, il se distingue du texte de John McArthur, qu’il considère erroné. En effet, B.L souligne le fait que la déclaration de GCC n’est pas juridique, théologique, ou historique, mais qu’elle s’appuie sur une position universelle & instable.

« Consider the import of this last line: you are either for Christ or you are against Him. Obedience to Christ requires disobedience to the magistrate. Therefore, all Christians everywhere whose governments interfere with their worship are bound to disobey. Herein lies the great danger. The elders of Grace Church are prepared to elevate their stance on this particular question to the level of a spiritual dictum that would bind the consciences of all Christians. They are prepared to raise a devilishly difficult ethical and political question to the highest level: fidelity to the Word of God. Should their arguments fail to support such a bold conclusion, their pronouncements would amount to a violation of the Third Commandment: invoking the name of God to baptize their private opinions. This is one of the great standing temptations to the modern American church, one to which we have frequently yielded »

Ensuite, si Brad Littlejohn ne remet pas à cause le principe de trois sphères fondamentales (famille, église, état), emprunté à Martin Luther, ni celui des sphères de souveraineté (Abraham Kuyper), il souligne que les limites précises de ces sphères ne vont pas de soi (si vous souhaitez en savoir plus, lisez le texte).

La question de l’autorité des magistrats est ensuite posée. Plusieurs exemples sont donnés pour la questionner : si un magistrat ne peut empêcher un ministre de l’Evangile de prêcher, il peut néanmoins emprisonner le ministre qui commettrait un crime. Il pourrait même être détenu pour des propos tenus lors d’une de ses prédication (appel à la trahison par exemple). Si le magistrat ne peut interdire l’observation de la Cène (eucharistie) l’auteur propose d’imaginer une situation qui a pu exister dans le passé, à savoir un territoire qui n’aurait pas la possibilité d’utiliser du fruit de la vigne pour le sacrement (à cause d’un embargos commercial par exemple). L’idée ici est que le culte devrait s’adapter à la situation politique, tout comme il devrait s’adapter aux aléas environnementaux, dans un contexte de sécheresse par exemple (concernant les baptêmes). En temps de guerre, le responsable de l’église pourrait aussi demander de changer l’horaire de culte, de se retrouver à d’autres endroits, etc.

L’article met en évidence le fait qu’il y a déjà eu, dans l’histoire de l’Eglise, des maladies infectieuses.

Richard Baxter :

Question 109: May we omit church-assemblies on the Lord’s day, if the magistrate forbid them?

Answer: 1. It is one thing to forbid them for a time, upon some special cause, (as infection by pestilence, fire, war, etc.) and another to forbid them statedly or profanely.

(1) If the magistrate for a greater good, (as the common safety,) forbid church-assemblies in a time of pestilence, assault of enemies, or fire, or the like necessity, it is a duty to obey him. 1. Because positive duties give place to those great natural duties which are their end: so Christ justified himself and his disciples’ violation of the external rest of the sabbath. ‘For the sabbath was made for man, and not man for the sabbath.’ 2. Because affirmatives bind not ‘ad semper,’ and out-of-season duties become sins. 3. Because one Lord’s day or assembly is not to be preferred before many, which by the omission of that one are like to be obtained….”

Dans un tel contexte, il est du devoir du chrétien, selon Richard Baxter (qui écrit il y a 350 ans), et par conséquent Brad Littlejohn, d’obéir aux autorités.

En d’autres mots, (1) le devoir de rendre un culte à Dieu est précédé par la protection de la vie qui lui rendra ce culte ; et cette protection est assurée par l’autorité temporelle. Ensuite, (2) il faut comprendre l’asymétrie entre commandements divins, et interdictions divines. L’interdit d’adultère est total : aucune situation ne peut justifier, pour un chrétien, de désobéir à cet interdit. Cependant, quand Dieu nous demande d’aider les nécessiteux, nous ne donnons pas chaque seconde ; et nous devons donner selon nos moyens, ce qui demande parfois de conserver certaines ressources, pour d’autres responsabilités. Ainsi, si un magistrat ordonne de faire ce que Dieu nous interdit, nous devons obéir à Dieu, plutôt qu’aux autorités. Mais, si ce magistrat nous interdit, pendant un certain temps, de faire ce que Dieu nous ordonne de faire généralement, nous pouvons obéir aux autorités sans désobéir à Dieu. Enfin (3), si la réunion du dimanche qui arrive rend susceptible le fait de ne pas pouvoir se réunir les dimanches suivants, il est ridicule de vouloir se rassembler à tout prix, s’il est par ailleurs possible d’attendre un temps, en respectant les autorités, pour se rassembler continuellement.

Or, cette situation est selon Brad Littlejohn analogue à la notre.

Je vous laisse avec une dernière citation (sur la liberté et, mais je vous encourage à lire intégralement l’article.

So it is in our own crisis. By rashly insisting that we are duty-bound to assert our liberty, we find ourselves not the prophets of liberty, but new Pharisees, adding fresh burdens beyond what Scripture will bear. Perhaps it is time, as Hooker warned the neo-Pharisees of his day, “to reconsider your previous actions and to re-evaluate the cause you have taken in hand, to examine it point by point and argument by argument with all the diligent precision you can muster, putting aside the gall of bitterness which has filled your minds and searching out the truth with humility. Consider that you are but men and that it is not impossible for you to err. Impartially sift your hearts, and see whether your opinions have been fed by force of argument or unchecked passion. If truth is anywhere manifest, do not smother her with flattering delusions, but acknowledge her greatness and think it your best victory even when she triumphs over you.”

D’autres responsable d’église ont répondu à John McArthur, dont certains très rapidement. C’est le cas de Jonathan Leeman du ministère 9Marks, qui a écrit une réponse intitulée A Time for Civil Disobedience? A Response to Grace Community Church’s Elders dès le 25 juillet.

Il met premièrement en évidence que si le rassemblement de l’ensemble de l’église est interdit par les autorités pour un temps (Grace Community Church compte plusieurs milliers de membres) , rien n’empêche à l’église de se réunir de façon bien plus réduite. Il prend l’exemple de l’église Summit Church’s (12 000 membres) qui a décidé d’organiser des centaines de groupes de maisons pour ses cultes. J.L se pose aussi la question de la sagesse et du bénéfice, pour l’avenir, d’un tel choix. D’autres arguments (historiques, et sur la question des sphères) sont utilisés. Cette réponse, cordiale, a pour objectif de laisser la possibilité aux différentes églises d’exercer leur propre jugement sur le sujet (car l’avis de GCC serait trop tranché)

Ces deux articles illustrent bien les réactions (bien plus nombreuses) qui se distinguent de ce choix. John McArthur a décidé de faire une vidéo en réponse à cela, il y a moins d’une semaine.

 

 

Cette vidéo a aussi donnée suite à d’autres réponses. Je vous propose, à titre d’exemple, celle de Gavin Ortlund, qui est un blogueur (blog que je vous conseille ; je viens notamment d’acheter son ouvrage Theological Retrieval for Evangelical) & un pasteur, également en Californie du Sud. Il met en avant 4 points, afin d’éclairer la situation : (1) l’importance du culte (Hébreux 10:25), (2) l’amour de notre prochain (Marc 12:31), (3) l’obéissance au gouvernement (Romains 13: 1-7) & (4) le fait de maintenir un bon témoignage (Colossiens 4: 5-6). Ainsi, c’est de ces valeurs bibliques que Gavin Orlund conclue de l’importance d’obéir aux restrictions actuelles. Mais, pour lui, le plus important n’est pas cette décision de l’église locale GCC, mais plutôt le jugementque J.M porte contre les églises qui ne désobéiraient pas aux autorités gouvernementales.

Our church will continue to worship outside, at least for the time being. Christ has commanded us to gather, but He said nothing about doing so indoors. So this option enables us to be obedient to Christ while also giving due consideration to the well-being of our neighbors and the edicts of the authorities over us. Again, my heart goes out to churches that do not have this option, and I pray God gives them wisdom to know how to proceed. I will not be quick to judge them, whatever they decide. Although I do not agree with those calling for civil disobedience, my main goal is not to criticize their decisions but to encourage and defend those whose consciences lead them differently.

let’s be very careful before engaging in civil disobedience. There is a time for it. But it should be a last measure, when conscience absolutely requires it, when no other pathway, however inconvenient, lies available to us by which we can honor both Christ and Caesar. And let us be keenly wary of the danger of lionizing civil disobedience for fleshly reasons.

Christ, not Caesar, is head of the church: and when the two conflict, we must obey Christ. But when we seek to avoid undue defiance of Caesar, we also act in obedience to Christ.

Ces débats au sujet de la désobéissance civile sont importants. Si vous avez des réflexions, ou des éléments d’actualité que vous voudriez voir apparaître dans cet article, merci de me le dire, je les ajouterai au fur et à mesure.

Pour l’instant, les avocats Jenna Ellis et Charles LiMandri représenteront Grace Community Church devant la justice californienne. Jenna Ellis s’est dit ravie de la façon dont D. Trump encourage à la liberté religieuse.

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Elle vient également d’affirmer (7 août, 17h45) qu’elle reçoit énormément de messages au sujet de JohnMcArthur & demande à ses abonnés de prier.

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Comme en témoigne une nouvelle déclaration de l’église cette semaine, la bataille juridique est bien lancée. Reste à savoir (1) si l’église pourra se réunir les mois qui viennent, (2) quelles seront les décisions que la justice prendra et (3) quelles seront les conséquences ou non du point de vue de la santé des membres de l’église, puisque cette question peut légitimement se poser, si les rassemblements se poursuivent.

A suivre.

 

 

 

 

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